Rohff revient avec classe
Après un petit passage par la case prison, le cauchemar du rap français revient avec "Le Code de l'horreur" et évoque Booba, auquel il est souvent comparé.
C'est un peu le cheminement d'une carrière dans le sens où sur chaque album, j'ai pris de l'expérience et là c'est le résultat de tout ça, de l'ensemble. Il s'est passé un tas de choses quand même, tout est bien expliqué dedans. On a évolué autant dans la musique que dans l'écriture. Cet album est entier tout simplement.
Dans quel état d'esprit étais-tu au moment de concevoir cet opus, d'en écrire les textes ?
On va dire que j'étais quand même au milieu d'un tas de problèmes tu vois, générés par l'impact médiatique, la jalousie, les histoires, le 'rap game' et puis aussi par la vie privée. J'étais quand même assez à cran. Après, j'ai fait un petit séjour en taule et je suis sorti, j'ai pris du recul. Et l'expérience que j'ai prise, je l'ai mise au service de l'album, de l'enregistrement. Mais je trouve que le tout a apporté de la richesse à l'album, notamment dans l'écriture. Au final, à chaque mal, un bien.
C'est aussi un opus plus personnel. Tu parles d'amour, de solitude ...
Attends : sur deux titres ça va quand même (rires) ! Je pense que cet album est humain tout simplement, mais c'est quand même l'histoire d'un banlieusard. Oui, je parle de solitude, d'amour... Ce sont les choses qui touchent à tous les êtres humains.
L'album a été mixé à Miami. T'es-tu déplacé là-bas ?
Oui, pour certains sons comme des grosses basses, des grosses infra-basses et du son digital. Je pense que les ingénieurs de Miami qu'on a sollicités sont assez doués pour mixer ce genre de son.
As-tu aussi participé aux productions ?
Ouais, j'ai arrangé des sons, j'ai aiguillé les compositeurs. Je les ai un peu emmenés dans mon délire et ils m'ont fait des sons sur mesure. Je voulais vraiment de la musique, rapper sur de la musique. Quand tu regardes par exemple Tupac ou d'autres artistes qui ont fait des grands classiques, souvent il y a de la musicalité. Pour moi, du rap sur de la musique, ça reste intemporel.
On retrouve également le producteur américain JR Rottem à la composition. Comment as-tu travaillé avec lui ?
Au début, c'était simple : via la maison de disques. On demande des sons à des Cainry et on reçoit le CD et puis j'ai été à sa rencontre à Los Angeles. On lui a montré tout ce qu'on a fait, il avait déjà reçu des albums. J'ai été l'un des premiers à lui avoir pris des sons avant qu'il soit connu et qu'il fasse des sons à G-Unit, Rick Ross ou Beyoncé. Ca n'a pas bougé. Lui, il me l'a dit ouvertement : il est reconnaissant et il continue à m'envoyer des sons.
Ton nouveau single est "La grande classe"...
"La grande classe" est la carte de visite de l'album. Chaque album en a une : "Au-delà de mes limites" c'est "La Puissance", sur "La Vie avant la mort" c'est le morceau "R.O.H.F.F", sur le premier album "Le Code de l'honneur" c'est "Appelle-moi Rohff", et là c'est "La grande classe". En fait, ça consiste toujours à affirmer les positions, autant dans le rap que dans la rue, que dans le monde, comment on est et comment on voit les choses. J'ai parlé de la grande classe parce que j'estimais qu'en ce moment il y avait trop de laisser-aller et qu'il fallait garder la classe.
Où as-tu tourné le clip ?
Je l'ai tourné à Malibu. On était à Miami et il fallait réaliser le clip assez rapidement. On s'est dit qu'on allait faire le truc avec un Cainry parce que le son a été fait par un Cainry, le mix a été fait par un Cainry, on s'est dit qu'on allait faire ça avec un Cainry. Mais les Cainry sont quand même décalés des réalités françaises, ils n'ont pas la même notion de la grande classe que nous. On s'est donc dit qu'on n'allait pas prendre de risque et faire un truc assez simple, qui va plus privilégier la photographie, l'image et la prestation devant la caméra, que des détails ou tourner dans la rue par exemple. On a choisi ça, après il y a des millions de façons d'illustrer la grande classe, mais on ne pouvait pas tout faire. Je comprends que des gens ne s'attendaient pas à un clip comme ça , mais on ne peut pas tout détailler non plus (rires) ! Quand tu regardes bien, le clip est en noir et blanc. Tant qu'il est classe ça le fait.
As-tu des anecdotes qui ont retenu ton attention sur le tournage du clip avec l'équipe américaine ?
Moi, tout ce que j'ai vu c'est qu'ils kiffaient le truc de A à Z. Quand on envoyait le son, ils étaient dedans ! Au début, ils ne comprenaient pas, puis ils rentraient dedans. Il y a aussi le rappeur Flo Rida qui a écouté "La grande classe", car on était en studio. Il a écouté 2-3 fois de suite quand même. Il a dit qu'il n'avait pas besoin de comprendre les paroles, parce que ça déchire, ya du flow, une intensité particulière. Je pense que quand le truc est bien maîtrisé, bien fait, et bien ça peut parler à tout le monde même s'il y a la barrière de la langue.
Et ça te tente un feat avec Flo Rida ?
On a parlé de ça ! Lui, il est chaud a priori, il a relancé le compositeur qu'a fait le morceau. Je pense qu'il y a des choses à faire à ce niveau-là. Moi, je ne serais pas contre le fait de m'internationaliser par exemple, mais c'est pas facile avec la langue française. Il faudrait que j'approfondisse mon anglais.
Il y a des collaborations dont tu rêves ?
Ouais, je me dis peut-être faire un feat avec Eminem. Ca le ferait ! C'est un bête de MC pour moi, c'est le meilleur ! Depuis la mort de Tupac, pour moi Eminem, c'est le meilleur ! Après, il y a Lil Wayne.
Sur "Rap game", tu reviens sur le rap "bling bling". Penses-tu qu'il y a en a trop en France ?
Le rap copié sur les Américains ouais, mais je ne dis pas qu'il y en a trop. Mais il y a de la copie. Je n'arrive pas à regarder des clips où il y a des mecs qui se croient aux States, c'est abusé tu vois. Ok, le rap vient des States : on bouge les mains quand on est devant la caméra, on a une allure, un style vestimentaire parce que c'est le Hip-Hop, c'est notre passion, après faut pas surjouer. Faut qu'on ressente quand même une personnalité, et à travers ces gens-là, je ne ressens pas leurs personnalités. Je vois simplement qu'ils essaient de copier, de faire ce qu'ils ont vu, de dire ce qu'ils ont entendu. Donc, ça ne me parle pas.
On a dû te poser plusieurs fois la question : dans ce même morceau, tu parles de "0.9", une référence à Booba ou une simple coïncidence ?
L'histoire de 0.9 est que c'est un mot que tous les rappeurs emploient. Maintenant que Booba a décidé d'appeler son album comme ça, tout de suite, on va faire référence à lui. Mais non, ça n'a rien à voir. L'album était terminé, on savait même pas comment il allait appeler son album. Et puis, la phrase est simple : "le rap game fait si, le rap game fait ça, le rap game revendique la 0.9", mais j'ai dit "il" en faisant passer à la troisième personne, mais ça n'a absolument rien à voir avec lui. Si j'ai quelque chose à dire à Booba, je lui dirais, il n'y a aucun problème.
On essaie souvent de te clasher avec lui, on tente de trouver des interprétations de textes, on vous oppose et là on se demande tous qui va remporter "la guerre"...
C'est parce qu'il a lancé le défi de sortir son album le même jour que moi, donc il a mis tout le monde dedans, tout le monde est rentré dans ce truc-là. Mais je n'avais absolument pas besoin de ça. J'ai refusé de faire son truc parce que nos images ne correspondent pas et je n'ai pas envie qu'on m'associe à lui tout simplement. Pour moi, il n'y a pas de concurrence. Il n'y en a plus dans le sens où il a vraiment son univers et moi le mien. C'est deux personnalités totalement différentes, tu peux le ressentir dans le rap, donc à partir de là, il n'y a pas de concurrence. Si les gens ont décidé de nous prendre en comparaison, ça ne regarde qu'eux. Moi, je ne dois pas rentrer là-dedans parce qu'il y a tellement de trucs dans ma tête, autant dans ma vie privée que dans mes projets, qu'il n'y a pas de place pour Booba ou pour un autre (rires).
Ecoutes-tu beaucoup de rap français d'une manière générale ?
Franchement, je n'écoute pas de rap français ! Ca ne passe pas. Je suis éclectique, j'écoute de tout ! Je peux écouter toutes les radios. S'il y a un truc qui me parle, j'écouterais. Il y a toujours quelque chose de bien à prendre. J'écoute de tout, mais j'avoue que je ne passe pas mes journées à écouter du rap français. En ce moment, j'écoute des morceaux de Lil Wayne, Tupac, Biggie, Big Daddy Kane, je vais écouter des morceaux des années wave, des années funk, des années Motown, je peux écouter un bon vieux Renaud (rires) ! Il n'y a pas de règles ! Je peux écouter l'album de Michael Jackson, "Thriller", parce que pour moi c'est le plus grand album qui soit jamais sorti. Je peux écouter des morceaux orientaux, égyptiens, du bled !
Tu as un featuring avec Junior Reid sur le morceau "Progress". Peux-tu me parler de cette collaboration ?
Pendant le mix de l'album, j'étais à Miami. On est parti en Jamaïque pour tourner le featuring avec Junior Reid. Au début, c'était du business, puis à un moment on l'a vu plonger dans la passion. Je lui ai donné l'air du refrain, le son tournait, on était dedans. Tu peux le voir dans le clip. On l'a tourné dans le ghetto de Kingston, dans un quartier assez chaud. Pour moi, c'est un honneur de faire un feat avec lui parce que depuis tout petit j'écoute du ragga, venant de Vitry, c'est un peu une spécialité chez nous. D'ailleurs, je fais un big up à Rude Lion, qui est un précurseur dans le ragga. C'est un sacré bonhomme de la rue et depuis tout petit, il nous emmenait dans les sound-systems à l'âge de 13-14 ans et c'est resté, tu vois. Dans mon premier album, "Le Code de l'honneur", j'avais déjà fait du ragga. Donc, c'est quelque chose qui me parlait et puis c'est une belle expérience.
Et c'est la première fois que tu y allais en Jamaïque ?
Ouais, je ne suis resté que deux jours ! Il n'y a rien qui m'a choqué parce que je viens des Comores, il y a des bidonvilles aussi, j'avais été aussi au Brésil, à Bahia. On a tourné aussi des vidéos dans les favelas. Moi, j'aime beaucoup parce que c'est roots, c'est vrai et les mecs quand tu les vois, ils sont souriants, ils ne sont pas là à pleurer. Au début, c'était froid sur le tournage du clip, mais à la fin tout le monde était dedans. On parlait avec tout le monde, on rigolait. C'était bonne ambiance. Mais cool est un grand mot, deux semaines avant, il y a quand même eu des fusillades et des morts dans ce quartier. On va dire qu'on a réussi à créer une bonne ambiance. S'ils avaient vu dans mes yeux que j'étais un bouffon et que c'était un truc bidon, ça se serait déroulé autrement.
Il y a aussi un morceau assez fort à la fin de l'album, "Testament"...
"Testament" est mon plus gros morceau que j'ai jamais écrit. Je l'ai écrit dans le dernier album déjà, donc il y a pas mal d'expériences dedans en ce qui concerne l'interprétation et l'écriture. Après, il y a pas mal d'histoires vécues, on passe des états d'âme aux positions de la rue, aux positions dans la société, dans la prison. J'évoque un peu tout ce qui s'est passé dans ma vie. J'avais écrit plus de lignes, j'ai enlevé 100 lignes quand même ! Il y a 152 mesures, il y en avait 260 peut-être. J'ai épargné les détails sinon le morceau allait durer 15 minutes. Dans tous mes albums, il y a toujours un morceau qui dépasse les six minutes, donc chez moi c'est une tradition. Et je suis particulièrement fier de celui-ci. Je me suis livré, le morceau est entier. Quand tu écoutes le morceau, tu peux déceler de la sincérité et de la positivité, mais après il faut dire les choses telles qu'elles sont. Des fois c'est cru, mais bon, le monde est cru (rires).
As-tu d'autres passions à part la musique ?
Ouais, le foot et la boxe. J'ai aussi fait des combats en boxe thaï et anglaise. Les sports du ghetto !
Et la musique a pris le dessus...
Ouais. Tu sais, mon premier choc musical a été "Thriller". Quand je suis venu en France, je l'ai découvert et écouté et réécouté ! Depuis ce jour-là, j'ai voulu faire de la musique. Et puis, il y a eu les rappeurs de Vitry, puis les émissions de "RapLine", on voyait le rap américain et la traduction des textes. Ca m'a donné envie d'écrire, mais j'avais déjà un petit penchant pour l'écriture. Je suis venu en France à l'âge de 7-8 ans et j'ai fait deux années de classe de perfectionnement. Il fallait redoubler d'efforts en tant que petit immigré. Je suis arrivé, j'étais comme un jeune clando, je ne savais pas parler et donc j'ai appris le Français devant la télé. Ca a dû me donner le goût de l'écriture.
Et tes enfants sont branchés rap ou pas du tout ?
Ils bougent la tête. Le plus petit bouge la tête, le plus grand, lui aussi il kiffe, il connaît même les paroles. Desfois, il me dit : "Papa, mets 'A spécial'", c'est "Rien de spécial", un morceau du nouvel album.
Et s'il disait un jour qu'il veut se lancer dans le rap ?
Oh lalala, non ! Mais il ne parle pas de ça, il veut être Spiderman pour l'instant (rires). On ne souhaite pas ça à son enfant ! J'ai plus envie de le voir réaliser ce que je n'ai pas pu faire ou su faire, plutôt que de répéter le parcours de son père. Je ne vois pas l'intérêt de faire des enfants sinon ! Mais après s'il y tient et que je ne peux pas faire autrement et s'il a l'âge de s'assumer tout seul, il fera ce qu'il veut. Mais d'ici là, je vais veiller à ce qu'il atterrisse ailleurs (rires) ! Et que va-t-il raconter par rapport à nous ? Faut des problèmes pour être bon dans le rap (rires) !
Revenons à ton album. Tu as une version collector dans les bacs...
Oui, les 75 000 premiers disques comportent quatre inédits : "Magnifique", "Comoriano", "T'es refait" et "Mal à la vie".
Tes projets pour la suite ?
J'ai une tournée et j'ai l'Olympia au mois d'avril. Sinon, je suis sur un autre album et j'ai en même temps mon label, "Foolek Records". J'ai signé des artistes comme Cassus Belli, qui va sortir son album en mars, et Bushy et Amy, deux rappeuses qui ont formé un groupe et ça promet ! C'est un peu du jamais vu car dans le rap français il n'y a jamais eu de groupes de meufs. On prépare plein de trucs, on est inspiré en ce moment dans la maison.
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