Seth Gueko fait bouger la scène rap
Le rappeur du 95 est de retour sans concession avec "La Chevalière". Il revient sur la réalisation de cet album et donne sa vision de la société actuelle et de la scène rap.
Ce procédé est utilisé lorsque tu ne veux pas brûler les étapes d'une carrière dans le rap, où tu dois te faire les dents. Cela ressemble beaucoup à un "bootcamp", car tu ne peux pas arriver de nulle part. Cet album est synonyme de qualité. Je ne dis pas que les précédents projets étaient de moindre qualité, mais ici nous avons préservé toutes les perles, les bijoux réalisés durant notre carrière pour les mettre dans un support avec plus de visibilité. Ici en l'occurrence, nous avons une major qui nous aide. Le moment était opportun pour sortir un album et j'avais besoin de m'affirmer, de façonner mon personnage au top niveau. J'ai donc dix ans de travail, cinq projets dans l'ombre, et celui-là verra un peu plus la lumière que les autres. Seth Gueko n'est pas un artiste qui sort du dernier utérus !
Comment décrirais-tu cet opus contrairement à tes précédents projets ? As-tu travaillé différemment ?
Sur cet album, j'ai préservé les titres intimes, car je ne pouvais pas le faire sur des mixtapes, sur lesquelles les morceaux sont plus "egotrip", tu parles de toi et tu es d'avantage dans l'exercice de style. Cet album est vraiment la porte ouverte sur mon appart', ma boîte aux lettres, mon frigidaire, ma cave, ma cage thoracique. Comme je le dis dans l'un de mes titres, il est la porte ouverte sur mes toilettes, ma buanderie. Je me suis totalement livré !
Ton album s'intitule "La Chevalière". A quoi fais-tu référence ici ?
Je fais référence au bijou, car nous avons fait un travail d'orfèvre sur cet album. Un père lègue souvent ce bijou à son fils lorsqu'il devient un petit homme. Ici, je lègue au public un mode d'emploi d'homme. J'utilise souvent cette expression : "la chevalière, marche avant, marche arrière !". Cela est mon cri de guerre, car j'aime bien m'abreuver de plusieurs expressions. Dans les camps de gitans, pour s'exclamer, au lieu de dire "la vache !" ou "putain !", les gens disaient "oh, chevalière !", car cet objet est très important pour eux. Ce rap est poinçonné par la rue. La chevalière symbolise la virilité, un bijou d'homme, contrairement au bling-bling et tous ces rappeurs devenus des gonzesses en exhibant leurs énormes bijoux et voitures. Je suis venu mettre des poils pubiens, un peu de testostérone, un peu de moustache dans la musique !
Et quel message souhaites-tu délivrer dans tes morceaux ?
Détendez-vous ! J'apporte beaucoup de second degré dans cet album, ainsi que beaucoup de détente et de divertissement. S'il y avait un message à passer, il serait : "Détendez-vous ! Il y a beaucoup de choses qui ne vont pas sur la planète et il ne faut pas se prendre la tête, se fermer le front et faire un rap nous mettant dans la case de mecs n'ayant rien dans le cerveau et tout le temps énervés". Je suis venu mettre un peu de contrepèteries et de détente. Le string du rap était un peu trop tendu et le message est "jouez de la harpe avec !".
Quelles ont été tes influences tant pour les textes que pour les sons ?
J'ai été influencé par ma vie, par ma culture musicale qui est en fait celle de mes grands frères et de ma mère, ainsi que les films que j'ai vus. Mes potes sont également une grande source d'inspiration, ainsi que les camps de gitans qui sont de véritables laboratoires à expressions. J'ai puisé beaucoup de leurs phrases, sans rien me réapproprier. J'aime bien faire de la néologie, inventer des mots. Je mélange les expressions que j'entends avec les miennes pour en faire un truc original, détonant et explosif. Je m'inspire de tout ce qu'il y a autour de moi ! Je puise dans les bons moments, mais également dans le malheur, voire beaucoup plus.
Tu évoquais la musique et les films en tant que sources d'inspiration. As-tu des exemples ?
Certains de mes titres sont de l'élecrap', c'est-à-dire de l'électro-rap. D'autres morceaux ont l'énergie du rock alternatif à l'époque du mouvement punk, où des groupes tels que Bérurier Noir avaient des messages comme "la jeunesse emmerde le Front National" et "Le Pen porcherie". Il y a l'esprit punk dans l'énergie positive et excitante sur laquelle les gens se secouent. J'aime aussi beaucoup les synthés 80's, très Scarface, également les sonorités des synthés français qui ont été utilisés par des artistes tels que Balavoine, par exemple sur le titre "Vivre ou survivre". J'aime bien le folklore français et je cultive le côté kitch avec des vieux titres comme celui de Jean-François Maurice que je conseille à tous, "Monaco, 28 degrés à l'ombre", ou "Destinée" de Guy Marchand. Ces chansons nous ont tous bercés, même les films diffusés sur TF1 dans "Le film de dimanche". J'évoque la culture populaire dans mes titres. Je n'ai pas plus de culture qu'un autre, mais je n'ai pas honte de dire que je mangeais du poisson pané et de la purée, j'écoutais le top 50 et je regardais "Samedynamite", une émission de dessins animés dans laquelle était diffusé "Denver, le dernier dinosaure". Je puise vraiment mes inspirations dans ce que j'ai vécu, je suis un véritable buvard de la vie d'un jeune de ma génération.
Tu utilises un langage assez particulier avec des notions en argot, franglais ou encore en africain. N'as-tu pas peur que le public qui te découvre ne suive pas et ne comprenne pas tes morceaux ?
Pour moi, tout a déjà été dit dans la musique et j'ai trouvé une nouvelle manière de le dire avec des mots que l'on n'a pas l'habitude d'entendre comme de l'argot manouche, du vieux patois français, du ch'ti, également des dialectes africains tels que le beti du Cameroun, le wolof du Sénégal, le linguala, mais aussi du yougoslave, ou encore du portugais. Afin que l'auditeur ne soit pas pris à contre-pied et que l'oreille lambda puisse comprendre, j'ai offert généreusement dans l'album "Le dico du Gueko", la définition de certains mots que j'invente ou je réutilise. Par exemple, pour exprimer la semence mâle, il y a le mot "gogolax", car un jour une pauvre fille avait dit "c'est dégueulasse". Cela est un peu crade, mais Seth Gueko fait toujours la blague en trop, il y a le côté un peu lourd. Cela est 'bigaresque', mais cela fait partie de la culture française, car Bigard remplit le Stade de France avec ses grossièretés et il ne choque pas l'oreille française. Tout est dans le second degré ! Cela manque parfois d'un peu de finesse, mais j'ai la finesse de l'ouïe et les grimaces de Louis de Funès !
Comment te définirais-tu, car tu es tout de même un rappeur à part entière sur la scène française ?
Je suis un rappeur à part entière, mais je ne suis pas moins grand public qu'un autre. J'ai fait mes classes dans l'ombre et je manquais donc de visibilité, mais aujourd'hui je pense que ce rap est l'un des plus accessibles aux gens même si parfois cela peut être compliqué en raison de certains mots que l'on ne peut pas comprendre. Ce rap est populaire, c'est le rap fruits et légumes, du marché, de la brocante. Seth Gueko représente la véritable culture et dès que le public aura écouté les morceaux et me connaîtra, je parlerais à tout le monde. C'est le rap de la populasse !
Le premier morceau extrait de l'album est "Le Son des capuches". Peux-tu me raconter l'histoire de ce morceau ?
Il représente toute une communauté de jeunes qui mettent des capuches, il est générationnel. La musique a un petit côté électro-house avec une énergie positive. A l'heure où Sarko interdit les capuches, nous la mettons sur notre tête et nous la serrons. Le jour où il n'y aura plus de capuches, nous mettrons des bonnets, des passe-montagnes, des keffiehs, des écharpes. Condamner les capuches, voyons ! Qu'allons-nous faire quand il pleuvra ? Il faut toujours rebondir en touche.
Le clip est assez élaboré, as-tu participé à l'écriture du scénario ?
Je m'implique énormément et j'ai scénarisé la moitié du clip. Il a été réalisé par Chris Macari, il est le plus coté du moment et le travail est très réussi. Aujourd'hui dans le rap, il y a des buzz même sur les réal' de clips, cela est devenu vraiment quelque chose qui se développe avec le net. Le clip fait référence au casse de Spaggiari, "sans rage, ni armes, ni otages", mais avec la capuche, un peu à la "Inside Man". Ce clip est un clin d'oeil à tous ces films où l'on dévalise des banques.
Justement, tu as signé un titre sur la bande son du film "Mesrine". Es-tu tenté par une carrière au cinéma ?
Tu sais, à chaque interview je n'échappe pas à la question ! Mais pour l'instant, cela ne m'intéresse pas. J'adore le cinéma et me déguiser, c'est mon côté Mesrine et mille facettes ! Cependant, les rappeurs ont toujours des rôles de dealer et de braqueur, mais pour moi l'intéressant serait des rôles de composition. Ma discipline est le rap et je me dois d'exploser les charts et les ventes, de faire mon trou dans le rap avant de faire du cinéma. Je ne veux pas brûler les étapes. Je ne l'ai pas fait en travaillant dur pendant dix ans et en sortant des albums dans l'ombre, pour aujourd'hui sortir un album officiel.
Quel va être le second titre ?
Le deuxième single sera "Wé wé wé". Ce morceau a une charge sociale et évoque la mixité. J'explique que même dans la pauvreté, il y a beaucoup de générosité. Je mets en avant l'échange des cultures et l'esprit d'une cité qui n'a pas seulement des vitres cassées et des deals. Il y a également un côté joyeux dans nos cités HLM. Ce morceau évoque le sens du partage, l'esprit de famille.
On a l'impression que tu sors les mots naturellement, mais il y a tout un travail lexical...
Cela représente beaucoup de travail pour trouver les mots et les inventer, mais cela est également sincère et spontané. J'entends vraiment ces mots et je les réutilise par amour des mots et des expressions, mais je ne lis pas des livres de telle ou telle communauté pour les apprendre ! Je m'inspire de tout ce qu'il y a autour de moi. Je n'écris pas à l'emporte pièce. Il y a tellement de phases à la seconde qu'il faut écouter les morceaux plusieurs fois pour tout comprendre, car il y a trop d'images à décortiquer. Seth Gueko peut paraître vulgaire, mais si tu te penches sur l'écriture et que tu aimes les mots, tu en auras pour ton compte et tu ne seras pas malheureux et pas peu fier !
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