Ton premier album connaît un gros succès, tu as reçu la Victoire de la Musique de l'album révélation de l'année, tu poursuis une tournée dans toute la France. Un an après la sortie de cet album, comment gères-tu ce succès ? Quel regard portes-tu sur tout cela ?
En fait, les rares fois où j'ai vraiment eu l'occasion de réfléchir à ça, c'est lorsque je réponds à des interviews ! La vie évolue au fur et à mesure. On se fait à tout : aux choses difficiles ou aux choses positives comme celles qui m'arrivent. Evidement, si on reprend les choses ponctuellement, en regardant juste le résultat au bout d'un an, c'est sûr que c'est spectaculaire. Mais, de l'intérieur, finalement, les choses ont été plus progressives que ça, ça a fonctionné par paliers. La chose qui m'a vraiment surprise, c'est de voir que la tournée est pleine, qu'il y a des tas de gens qui suivent et qui sont très fervents. Ca, c'est quelque chose de plus émouvant que les Victoires de la Musique. Les Victoires de la Musique, c'est le coup de peau. Ce sont des gens qu'on ne connaît pas, qui font partie du milieu de la musique, on gagne un prix, on ne sait pas à qui on le doit. C'est très aléatoire, c'est mon album qui l'a eu, mais ça aurait très bien pu être celui de Carla Bruni si les votes avaient été arrêtés deux semaines plus tard. En fait, c'est vraiment le public qui m'a le plus marqué lors des concerts, à la fois de par le nombre et aussi de par la façon qu'il a de se comporter, d'écouter, avec beaucoup d'attention tout en étant très chaleureux.
Quel a été le déclic qui a fait qu'à un moment, tu t'es dit : "je vais faire de la musique" ?
J'étais dans un univers où l'on écoutait beaucoup de chansons. Assez tôt, j'ai passé pas mal de temps à écouter des trente-trois tours, je mettais les disques qu'il y avait chez mes parents. Je regardais les pochettes et ça me semblait un moyen d'exister par la chanson, une identité très forte. Je regardais des visages et je me disais : "Tiens, c'est cette personne-là qui chante". J'ai toujours été très attaché à ce mode d'existence artistique qu'est la chanson. Je suis vraiment venu à la chanson par le goût des chanteurs et par volonté de faire ça parce que d'autres l'avaient fait, mais ce n'est pas du mimétisme. Je suis toujours un peu choqué lorsque j'entends dire que certains ont été influencés par personne. Moi, au contraire, j'ai été très influencé.
Quel a été ton parcours jusqu'à la sortie de l'album ?
J'étais étudiant en lettres à Rouen. Comme pas mal de monde, j'ai fait des chansons parallèlement à mes études et j'ai fait des petits spectacles à droite à gauche. A un moment donné, j'ai décidé que j'avais vraiment envie de faire ça. Pendant deux ans, j'ai donc arrêté mes études en maîtrise et je suis venu à Paris. J'ai fait des petites boîtes à chanson et puis après, je suis passé au Théâtre des Déchargeurs pendant deux hivers de suite. C'était dans une toute petite salle, dans la cave du Théâtre des Déchargeurs. Suite à ça, durant la deuxième année où j'étais aux Déchargeurs, on m'a proposé de faire la première partie des concerts de Thomas Fersen. Il commençait à y avoir un bouche-à-oreille sur ce que je faisais. Vincent Frèrebeau (NDLR : le directeur fondateur du label Tôt Ou Tard) m'a proposé de faire les quatre premières parties de Thomas Fersen à La Cigale en juin 2001. Cela a bien fonctionné et en suite tout s'est enchaîné.
C'est justement lors de tes prestations au Théâtre des Déchargeurs que tu as été repéré par Tôt Ou Tard, ta maison de disques...
C'est là que Vincent Frèrebeau est venu me voir sur scène. Je lui avais envoyé des maquettes, il y avait un peu de presse et j'avais fait quelques passages en radio suite à ce spectacle. De plus en plus, beaucoup de gens qui débarquent viennent de cette école des cabarets. Bénabar, San Sévérino ont aussi tourné dans ce système et ils se sont faits connaître par la scène, pareil pour Jeanne Cherhal. C'est une école un peu ancienne, mais moi, je suis très content que ça revienne.
Thomas Fersen, Vincent Frèrebeau, il y a eu aussi un membre des Deschiens qui a été important pour le démarrage de ta carrière...
Le premier passage que j'ai fait sur France Inter, c'est grâce à François Morel. Je lui avais fait parvenir une maquette de huit titres que j'avais en piano voix. Je l'avais envoyée à très peu de gens. Je lui en avais fait parvenir une parce que je l'avais entendu parler chanson et que j'aimais bien ce qu'il en disait. Il m'a répondu, il m'a laissé un message sur mon téléphone à Rouen, un message très gentil en me disant qu'il ne me connaissait pas mais qu'il aimait beaucoup et qu'il aimerait bien que j'essaye de participer à l'émission d'Inter à laquelle il collaborait. C'est comme ça que j'ai fait mon premier passage sur France Inter, un passage qui a été très important par la suite. Après, j'ai fait un deuxième passage sur Inter dans l'émission d'Isabelle Dhordain, "Le Pont Des Artistes". J'étais invité en même temps que Thomas Fersen à cette émission et j'ai expliqué que je travaillais tout seul. Le pianiste de Thomas (NDLR : Cyrille Wambergue) qui était présent m'a appelé quelques jours après en me disant : "J'ai entendu que vous étiez tout seul, peut-être que l'on pourrait travailler ensemble". Cela s'est fait comme ça, très naturellement, simplement.
Comment s'est donc déroulée ta collaboration avec Cyrille Wambergue ?
Ca a été un travail qui a duré un peu plus d'un an pour mettre en place les arrangements.
On voulait des arrangements très discrets. Souvent, faire des choses qui paraissent discrètes et que l'on pense faites rapidement, ça prend du temps. Je tiens beaucoup à cette idée. Pour les textes, par exemple, j'aime bien qu'ils aient l'air très vite écrits alors qu'ils ne le sont pas. Pour les arrangements, c'est la même chose, on voulait que ça soit très en filigrane et en même temps garder le piano voix, l'idée du piano et trouver des arrangements qui enrichissent. Avec Cyrille, on a bossé sans savoir où on serait en terme de maison de disques. C'était un moment hyper agréable, Cyrille est très sympa, on s'est bien entendu, c'est vraiment un bon souvenir.C'était un moment hyper agréable, Cyrille est très sympa, on s'est bien entendu, c'est vraiment un bon souvenir
As-tu une méthodologie de travail particulière pour l'écriture de tes textes ?
Il n'y a pas trop de loi là-dessus. Je m'efforce de très peu théoriser cela. Tout le monde est évidemment conscient qu'il y a une part de cuisine intime des choses, que l'on travaille dans son coin. Mais, en même temps, les gens qui savent cela n'ont pas forcément envie de voir exactement ce qui se passe. A un moment donné, je disais que je faisais toujours les textes avant la musique ce qui est devenu un peu faux. Avec la tournée, ça m'oblige à écrire des textes sans avoir la musique. Et puis, c'est mystérieux, il y a des chansons que l'on écrit très rapidement, d'autres pas. Ce n'est pas forcément celles que l'on pense : "La Vipère Du Gabon" est une chanson écrite très rapidement. Par contre, "Deauville", "Cosmopolitan" sont des chansons qui ont été très lentes à écrire. Souvent lorsque les chansons reposent sur une atmosphère, elles sont plus lentes à écrire.
Tes textes ont justement la capacité de capter un univers, une ambiance, de définir aussi un environnement sociologique. Tu as eu une expérience journalistique au journal Le Monde. Aurais-tu aimé faire ce métier de journaliste ?
En fait, j'ai fait un stage au Monde et, après l'avoir fait, la question s'est effectivement posée.
Mais, finalement, je n'ai pas eu envie parce que je me rendais compte que c'était hybride et que je m'impliquais trop dans les articles. A trop vouloir faire le malin dans des trucs d'écriture, à trop vouloir faire des articles personnels, c'était une perte d'énergie. Pour l'écriture de textes de chansons, je n'avais pas envie de distiller dans des articles de journaux quelques idées que j'avais ou quelques astuces d'écritures. Je pensais que je pouvais faire ce métier de journaliste de manière plus neutre et je me suis surpris à m'investir beaucoup dans l'écriture des articles. En fait, ça m'a fait peur, je me suis dit : "Non ! Je ne veux pas mettre mon écriture au service du journalisme".Ca m'a fait peur, je me suis dit : "Non ! Je ne veux pas mettre mon écriture au service du journalisme"
Tes textes sont bien tournés, bourrés de petits détails précis, comme une succession de nouvelles. Ton père Philippe Delerm est un écrivain, il est entre autres l'auteur de "La Première Gorgée de Bière et Autres Plaisirs Minuscules". Est-ce que ton père t'a influencé pour la maîtrise de l'écriture ?
Non. En fait, je n'ai pas lu mon père, je ne l'ai lu que très récemment et cela ne m'a pas influencé. Mais, ce qui m'a influencé, c'est ce qu'il m'a fait écouter, ce sont les livres qu'il m'a fait lire, et l'univers intimiste en général. Dans l'écriture, dans le style, je n'ai pas eu d'influence, j'en aurais peut -être eu si je l'avais lu mais je l'ai lu à un moment donné ou j'avais déjà commencé à écrire moi-même. Maintenant, c'est sûr que l'on est attiré par les mêmes choses. Il n'y a pas de hasard, il écrit parce qu'il aime certaines choses et comme il me les a transmises, il se trouve que j'ai une écriture qui est assez voisine.
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Olivier Delay, le 07/04/2003 pour MusicActu
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