Les Vieilles Charrues
Après les Francofolies et les Eurockéennes, les Vieilles Charrues se dérouleront du 19 au 21 juillet. Jean-Philippe Quignon, programmateur du festival, lève le voile sur cette onzième édition.
Je travaille dans la musique depuis un bon moment. J'ai collaboré à un festival qui s'appelait "Tamaris". Il se déroulait également en Bretagne, à Morlaix, à cinquante kilomètres de Carhaix. Ce festival a duré six ans, il s'est arrêté en 1992. Et là, ça a été le début des Vieilles Charrues. Petit à petit, j'ai intégré l'équipe. A un moment, ils ont eu besoin d'un programmateur et j'ai rejoint mon camarade Jean-Jacques Toux depuis maintenant cinq ans.
Comment sont nées les Vieilles Charrues, pourquoi ce festival porte-t-il ce nom ?
Au départ, les Vieilles Charrues sont nées sur une farce. En 1992, un grand rassemblement de vieux gréements était organisé à Brest. Un tas de jeunes de la région centre Bretagne dans laquelle sont organisées les Vieilles Charrues se sont dits : "Il y a un événement maritime, Les Vieux Gréements, donc, nous allons créer un événement terrien, Les vieilles Charrues". Au départ, c'était surtout une fête entre copains, avec des jeux bretons un peu délirants, du tiré de charrues, du lancé de bottes de pailles...
| Les créateurs du festival n'auraient jamais envisagé que leur bébé devienne aussi énorme dix ans plus tard. C'est vraiment une très belle aventure humaine |
Comment établissez-vous la programmation des Vieilles Charrues ? Avez-vous une ligne directrice et quels sont vos critères de programmation ?Jean-Jacques Toux et moi-même confectionnons tous les deux la programmation. Nous sommes vraiment un duo, on s'entend bien, on a un peu les mêmes goûts, parfois on a des divergences, mais justement, on se complète bien. Plusieurs critères interviennent pour l'élaboration de la programmation. Il y a nos goûts personnels, car ça importe tout de même ! Il y a aussi une ligne directrice artistique du festival. Les Vieilles Charrues ne sont pas les Transmusicales, elles ont leur propre identité. Il y a un éclectisme revendiqué et important. Comme nous sommes très peu subventionnés, notre objectif est de faire venir beaucoup de monde sur le site de Kerampuilh à Carhaix. La programmation est donc un mélange entre différents styles : du rock, en passant par le raggae, la chanson et la variété française... Cette année, par exemple, il y a une ouverture vers la musique électronique. On accueille aussi bien des groupes internationaux que nationaux, des révélations bretonnes, des groupes confirmés de la région ou bien encore des arts de la rue. Ce mélange fait que, dans le public, chacun y trouve son compte. Il n'y a pas de frontière, ni de genre, ni de génération. On aime bien mélanger les publics. Ensuite, c'est un travail de longue haleine qui s'étend sur toute l'année. Dès qu'une édition s'arrête, on reprend tout de suite le collier pour bâtir celle de l'année d'après. On travaille avec des agents, ils nous proposent des groupes... Même si les Vieilles Charrues ont maintenant une force de frappe par rapport à la notoriété acquise au fil des années, ce n'est pas toujours simple d'avoir des grands noms.
Alors justement, même si Patti Smith et Tricky se sont récemment désistés, quelles sont les grosses têtes d'affiches pour cette année ?
Au niveau des têtes d'affiche, celle qui apparaît en premier, c'est The Cure, c'est leur grand retour ! Ils sont programmés pour le samedi 20 juillet. Mais, il y a aussi pas mal d'artistes internationaux comme Iggy Pop ou Marianne Faithfull. Pour la chanson française, on a De Palmas, les Rita Mitsouko et aussi Cheb Mami...
Du côté des découvertes, quels sont vos coups de coeur ?Pour moi, cette année, c'est essentiellement Joseph Arthur. C'est un artiste new-yorkais qui vient de sortir son premier album chez Real World, le label de Peter Gabriel un album vraiment magnifique. Joseph Arthur est un artiste plébiscité par des gens comme Dylan, Lou Reed. C'est un artiste auquel je crois beaucoup. Il y a aussi un groupe qui n'est même pas encore distribué en France : Jimmy Luxury And The Tommy Rome Orchestra. Ca balance un peu entre le hip hop et le jazz, ce groupe a été une vraie révélation pour nous cet hiver aux Transmusicales de Rennes. On s'est dit qu'on allait tenter un banco en les faisant passer sur la grande scène samedi soir où ils concluront la soirée. Je suis persuadé qu'à l'issue du concert, ils ne manqueront pas de trouver une maison de disques. On devrait très rapidement découvrir leur album dans les bacs en France.
Une des nouveautés pour cette onzième édition des Vieilles Charrues, c'est la place importante réservée dans la programmation aux musiques électroniques avec la présence entre autres d'artistes comme Llorca. Pourquoi ce choix ?
On a franchi un pas cette année. Jusqu'à présent, il y avait quelques groupes au sein de l'affiche générale, mais le festival était assez peu ouvert aux musiques électroniques. Or, on s'est aperçu qu'il y avait une réelle demande de notre public. De plus, nos goûts de programmateurs ont aussi changé. La musique électronique a bien évolué avec maintenant des incursions vers le jazz. On n'est plus dans un techno pure, c'est une musique qui s'est enrichie de ses multiples influences. A partir de ces constations, nous avons estimé qu'il fallait lui ouvrir une place. Les musiques électroniques auront donc carrément une nouvelle scène qui leur sera spécifiquement dédiée.
Autre nouveauté, une partie de la programmation est réservée aux finalistes du "Tremplin des Jeunes Charrues". En quoi consiste cette opération ?On essaye de donner leur chance aux jeunes groupes bretons. C'est un tremplin avec dix concerts qui sont organisés dans tout le grand Ouest. On appelle ça les concerts de pays, ça va de Brest en passant par Saint Malo, Rennes, St Brieuc... Pour pouvoir y participer, les artistes envoient leur démo. Ensuite, lors de ces dix concerts, il y a un groupe sélectionné. Tous les groupes sélectionnés vont se retrouver en finale à Carhaix. Ils se produiront sur l'une des scènes durant les trois jours de festival. Le vainqueur sera désigné par un jury composé de professionnels de la musique et du disque. L'an prochain, il aura le droit de passer sur l'une des grandes scènes en ouverture du festival. Ces dernières années, les dix finalistes du tremplin jouaient en finale à Carhaix mais un mois avant, en amont du festival. Il n'y avait que le vainqueur du tremplin qui passait durant le festival. On s'est dit qu'il fallait réellement montrer ces jeunes talents au public. De plus, ça leur permet d'avoir plus de monde devant eux et des conditions techniques optimales.
Organisez-vous un suivi des artistes passés par les Jeunes Charrues ?
Il y a des contacts qui sont réguliers avec les artistes, notamment avec les vainqueurs. On essaye de les aider à trouver des dates et à voir des maisons de disques. Le vainqueur de l'an dernier, Claque Ton Clown fait actuellement une carrière assez prometteuse. Il y a aussi des gens comme Jeanne Cherhal. Il y a trois ans, elle n'était pas arrivé en tête du tremplin, mais elle vient de sortir un album plébiscité par toute la presse française. Pour les artistes qui gagnent un tremplin des Jeunes Charrues, c'est un bon coup de pouce pour leur carrière. Tous nous disent que les Jeunes Charrues sont vraiment quelque chose qui est en train de prendre de l'ampleur.
Le festival a changé de site a plusieurs reprises. Pourquoi ces multiples changements ? Pouvez-vous nous décrire le lieu sur lequel se déroule depuis quelques années la manifestation ?Au fur et à mesure que le festival grossissait, on a été obligé de changer. Au départ, c'était organisé dans le petit village de Landeleau. Il y avait à l'époque une capacité de 2 à 3 000 places. A un moment, au vu du succès, il a fallu évoluer vers un site plus grand. On s'est donc dirigé vers la ville de Carhaix qui nous a accueilli sur une place en plein centre ville. Il y avait une capacité de 15 0000 places, mais, là aussi, rapidement, ça s'est avéré beaucoup trop exigü. Maintenant, on est sur le site de Kerampuilh, un site d'une capacité de 70 000 personnes par soir. C'est un endroit que l'on veut garder, on y est bien, c'est maintenant un espace complètement opérationnel. C'est un vrai amphithéâtre naturel, ce site plait beaucoup au public et c'est l'idéal pour assister à des concerts dans de bonnes conditions.
Les nouveautés de la programmation 2002 ont changé l'organisation du site. Quels sont pour cette année les différentes espaces scéniques et comment les utilisez-vous ?
Il y a essentiellement quatre espaces. La grande scène, la scène Glenmor, est la plus grosse scène d'Europe. Elle accueille les plus grands noms et les têtes d'affiche du festival. La deuxième scène, la scène Kerouac accueille aussi des grands noms comme Marianne Faithfull pour cette année. En fait, ces deux scènes fonctionnent en alternance toute la journée, quand l'une s'arrête, l'autre démarre. Il y a une troisième scène, l'espace Xavier Grall. En journée, elle est dédiée aux découvertes des "Jeunes Charrues" et le soir, à partir de 19 - 20 heures, elle accueille les musiques électroniques. Il y a encore un autre espace, le Cabaret Breton, c'est sous un chapiteau. L'endroit a une petite capacité au niveau du public, c'est environ 500 places. Cet espace est consacré à la musique bretonne. Il y a enfin l'espace Garenne, il est ouvert aux artistes des arts de la rue. On y tient beaucoup, c'est une autre offre culturelle pour notre public. C'est aussi l'endroit où les gens vont se restaurer. Pendant qu'ils mangent, ils assistent à des spectacles avec des artistes de rue, à la fois en déambulatoire ou en fixe.
Pour ceux qui n'ont pas encore eut la chance d'assister aux Vieilles Charrues, comment pourriez-vous décrire l'ambiance qui règne tout au long du festival ?C'est quelque chose d'important, le succès du festival, c'est aussi son ambiance. L'éclectisme du public fait qu'il y a une ambiance géniale, sans agressivité. C'est une ambiance bon enfant avec de gens de tous les âges qui viennent pour faire la fête, participer à de bons concerts. On est dans une région où il n'y a pas énormément de concerts dans l'année, donc pour le public, venir voir autant d'artistes, c'est exceptionnel. On n'a jamais eu le moindre problème de violence sur le site, c'est lié à la programmation et à ce mélange de public où tout le monde se parle et où il y a de la convivialité.
En terme de fréquentation, quels sont vos objectifs pour l'édition 2002 ?
L'ambition du festival n'est pas de grossir en terme de public. On a bloqué le nombre des entrées à 50 000 par soir. Il reste encore quelques places pour la journée du vendredi. C'est toujours un jour un peu plus difficile parce qu'il y a des gens qui travaillent et ce n'est pas évident d'arriver à temps sur le site. Les deux autres soirs sont déjà complets. Il doit rester quelques places pour samedi et dimanche, elles seront exclusivement vendues sur place. D'ores et déjà, le succès est assuré, même sil n'y a que 5 000 places qui ne sont pas vendues, ce n'est pas catastrophique. En terme d'entrées, on restera en tête des festivals français. Ce n'est pas notre objectif, nous ne cherchons pas à établir des records, mais c'est une satisfaction. Au final, on devrait atteindre les 170 000 entrées payantes.
En moins de dix ans les Vieilles Charrues sont devenues le festival incontournable face à de prestigieux concurrents, des concurrents installés depuis beaucoup plus longtemps, mais parfois aussi victimes d'une crise d'identité ou d'importants problèmes financiers. Comment expliquez-vous votre succès ?Je pense qu'on a trouvé ici une espèce de recette magique. On offre des spectacles importants à un public qui n'avait pas l'habitude d'y assister, des spectacles qui n'étaient diffusés que dans des grandes villes. Les gens ont la possibilité de voir des artistes de renommée internationale. Ici, les gens ont encore un état d'esprit très frais. Pour eux, c'est génial d'avoir une fête comme ça, une fête qu'ils se sont appropriés. Ensuite, il y a l'esprit du festival, il est ressenti de manière très forte. Ce n'est pas un événement parachuté par une production parisienne. Je n'ai rien contre les Parisiens, mais voyez, ce n'est pas une histoire de business, c'est vraiment un vrai projet culturel et économique. Et puis, l'ambiance du festival est géniale et le prix d'entrée est très accessible. Enfin, je suis très mal placé pour en parler, je ne veux pas passer pour un prétentieux, mais c'est vrai qu'il y a la programmation. Depuis de nombreuses années, les choix artistiques ont été plébiscités par le public avec ce mélange, cet éclectisme qui fait que chacun y trouve son compte. Tout cet ensemble fait que, chaque année, le public a adhéré de plus en plus nombreux et que c'est devenu un rendez-vous un peu incontournable.
Votre sucés, c'est aussi l'implication de toute une région et de sa population...
Au-delà de la spécificité artistique, le festival s'est fixé pour ambition de montrer ce qui se fait en Bretagne et de redynamiser aussi une région qui avait des difficultés.
| C'est aussi un vrai projet économique avec des jeunes qui ont décidé de retrousser leurs manches pour faire revivre une région qui souffrait |
Quel sont vos projets pour les prochaines éditions ?
Les Vieilles Charrues sont toujours organisées par une association loi 1901 avec quasiment exclusivement des bénévoles, une famille de 500 personnes et une équipe de permanents limitée à une dizaine de personnes. Le gros projet de l'association mené en collaboration avec la mairie et la communauté de commune, c'est la création d'une nouvelle salle multifonction de 8 à 10 000 places dans laquelle on pourrait organiser des spectacles et différents événements tout au long de l'année. Sinon, en dépit du succès, nous souhaitons ne pas nous asseoir sur nos lauriers. On sait que ces événements là peuvent devenir éphémères si on n'y prend pas garde. Il va donc falloir en permanence évoluer, surprendre notre public en apportant des nouveautés au niveau artistique mais aussi en améliorant le confort du site. A mon avis, la pérennité de cet événement tiendra beaucoup de cet accueil qu'on a toujours voulu soigner, ne serait-ce d'ailleurs qu'au niveau du prix du billet qui reste toujours très accessible. Enfin, au final, notre ambition, c'est aussi d'accompagner ce projet global économique pour la création d'emplois dans le centre de la Bretagne en essayant de faire venir des entreprises sur le secteur, en essayant de garder la jeunesse au pays. On a commencé à le faire et j'espère que ça va continuer dans les années futures.
Ca fait cinq ans que vous êtes avec Jean-Jacques Toux aux commandes de la programmation des Vieilles Charrues, quels ont été les scènes et les artistes qui vont ont laissé les plus beaux souvenirs ?Le plus émouvant fut Pierre Perret. Ca pouvait être un pari de le programmer, or, en fait, il s'est passé quelque chose d'assez fabuleux avec le public, une espèce d'osmose... Des jeunes aux plus anciens, on avait tous la chair de poule devant ces chansons qu'on a tous entendu quand on était môme. Il y avait aussi des textes un peu plus graves, il venait de sortir son album avec des titres comme "La bête est Revenue" par rapport aux extrémismes de tout poil. Il y a eu aussi les concerts de Ben Harper. C'est un artiste qu'on aime beaucoup. Il y a trois ans, ça a été quelque chose de gigantesque. Le concert de Manu Chao a été le plus impressionnant, un superbe souvenir avec 60 000 personnes en transe devant cet artiste qu'on était très fier de programmer. Des souvenirs comme ça, je pourrais en citer plein. Jusqu'à présent on est très rarement déçu par la prestation de nos artistes. On croise les doigts en espérant que ça va continuer !
Les Vieilles Charrues sur le net :
www.vieillescharrues.asso.fr.
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