Ton dernier album "Odyssée" est paru en 2004. Pourquoi nous avoir fait attendre trois ans avant de sortir ton nouveau disque ?
Il fallait peut-être que le nouvel album murisse, que je trouve ma direction. Mes trois premiers albums étaient faits comme une sorte de trilogie. On dit que plus l'on grandit, plus l'on va dans sa vie passée pour se connaitre et pour se comprendre. J'ai voulu faire cet album "Evolution", car j'ai mûri. J'ai plus de maturité et plus d'expérience avec tous les projets que j'ai pu faire entre temps. J'ai été actif au niveau de la production, avec par exemple les projets "Dis l'heure 2 hip hop rock" ou "Dis l'heure 2 afro zouk", mais je ne me sentais peut-être pas prêt encore pour un nouvel album. Maintenant, c'est l'heure pour cela.
Entre temps, en début d'année, tu as livré un street CD, "Révolution"...
"Révolution" est sorti juste un peu avant les élections. Il y a une dizaine d'inédits et 5 ou 6 gros titres "classiques" qui ont fait ce que je suis aujourd'hui. Cela va de Ministère Amer à des featurings avec Akhenaton ou Oxmo Puccino. J'ai aussi invité dans ce street CD, des artistes de la nouvelle école comme Youssoufa ou Black Barbie, une jeune rappeuse. On y retrouve aussi Wyclef Jean et Alibi Montana.
Comment as-tu abordé l'écriture des textes de ton nouveau disque "Evolution"?
J'ai voulu placer mon stylo dans la recherche d'une solution plus que dans la constatation. Nous sommes dans une époque où l'on a vu qu'il y avait des inégalités, des guerres, du racisme etc... On l'a beaucoup dit dans le rap. J'ai voulu poser les questions "Que faut-il faire ? Vers où aller ?". Prenons conscience de nos défauts, des défauts de tout le monde, de tout le pays, de la France, du monde entier... Essayons d'aller plus loin. Tout cela avec ma vision, en tenant compte du fait que je suis à la fois originaire des quartiers, mais aussi d'Afrique.
Le premier extrait s'intitule "Electric". Il est fait sur un sample du titre "Rapper's Delight". Etait-ce une sorte de bilan du hip hop, de nostalgie ?
Je parle beaucoup dans cet album, de la place qui nous est accordée dans la société française en tant que professionnels de la musique et du hip hop. J'ai voulu faire une sorte de constat. Cela fait tout de même plus de 20 ans que je fais du rap, nous avons influencé beaucoup de modes, de tendances, dans les fringues ou même dans le langage. Pour ma part, je pense que nous n'avons toujours pas le respect qui est dû à cette culture. C'est souvent dénigré. Le dernier reportage que j'ai vu était sur la guerre du rap. Certes, cela existe dans le monde, mais il existe aussi des pays où les gens vivent bien. Il y a aussi le côté culturel, artistiques ou la composition musicale à mettre en avant. Ca n'est pas souvent le cas quand on nous parle de rap en France. Je préfèrerais qu'il y ait des professionnels qui parlent de rap, plutôt que des gens qui surfent sur la vague. Avant que l'on vende des disques, on avait une émission qui s'appelait H.i.p H.o.p sur TF1. Aujourd'hui, avec tous les rappeurs français confondus, cela fait des millions d'albums vendus, pourtant, il n'y a pas une émission sérieuse, culturelle, qui sort de ces clichés et qui pointe l'oeil vers le fond, le texte et la qualité artistique.
Justement, quel regard portes-tu sur la scène hip hop actuelle ? Quels sont, selon toi, ses points positifs et ses points négatifs ?
Au niveau des points positifs, je pense qu'il y a beaucoup de jeunes qui savent rapper, qui rappent dans les temps. Il y a également beaucoup de compositeurs qui ont un niveau aussi fort que le niveau américain. Il y a beaucoup de compositeurs en France. J'ai par exemple fait un jeu sur mon site Internet. J'invitais tous les compositeurs inconnus à m'envoyer du son. Les internautes pouvaient voter. Je prenais le son du gagnant et j'en faisais un titre qui sera vendu en digital sur Internet. J'ai reçu plus de 4000 sons en un mois ! Au niveau des points négatifs, je dirais qu'il y a un manque d'unité.
Tout ce que je t'ai dit précédemment a pu se faire parce que nous n'avons pas forcément tous toujours été unis. C'est de notre faute. Il n'y a pas eu de grosse coalition entre le Ministère Amer, NTM, IAM, Mc Solaar etc... Ce qui fait que nous avons un truc qui est contrôlé par un peu n'importe qui, c'est-à-dire soit un directeur de programmation dans une radio, soit un directeur de maison de disques. Mais, est-ce qu'ils ont vraiment la passion et la connaissance de cette culture pour faire la pluie et le beau temps ? Très souvent j'en doute. On se retrouve aujourd'hui avec du rap comique numéro 1 dans le rap. Quand un américain arrive, on lui montre un mec qui montre son cul à la télé et on lui dit que c'est lui le rappeur numéro 1. C'est un peu difficile pour un passionné de subir ça. Et je pense que dans n'importe quel corps de métier, cela serait difficile pour un passionné. C'est difficile pour un passionné de subir ça.
Revenons à ton album "Evolution". Parmi les artistes avec lesquels tu as collaboré, on retrouve Wyclef Jean. Comment s'est passée cette nouvelle collaboration ?
C'est le cinquième ou sixième morceau que nous faisons ensemble. Je suis allé bosser avec lui à New York pour son album haïtien. J'avais co-écrit quelques titres en français avec lui parce qu'il voulait toucher Haïti. Nous avions fait deux ou trois duos. J'en ai mis un sur mon street CD. Nous nous sommes parlé au téléphone au moment des émeutes car il devait revenir sur Paris pour le concert des Fugees. Quand il est revenu sur Paris, nous sommes allés directement en studio et nous avons fait ce morceau là. Il avait besoin d'en parler et moi aussi. Nous nous sommes vraiment éclatés. J'admire ce type, car c'est un vrai artiste. Tu lui donnes une guitare, il te trouve une mélodie... Il y a un morceau qui tourne, il va venir, il va chanter, te trouver un concept... C'est un malade de création. C'est un puits intarissable d'idées. C'est pour cela qu'il marche et qu'il reste encore là depuis les Fugees. Il a bossé avec Shakira, Beyoncé, Whitney Houston... on ne compte plus ses featurings.
Sur "Evolution" on retrouve également Mickael Rose, Joy Denalane et Jacky des Neg Marrons. Peux-tu nous parler de ces rencontres ?
Jacky, c'est la famille, c'est le Secteur Ä. Ca tourne. Avec Benji j'ai le Bisso Na Bisso, avec Stomy je fais tout le temps des trucs. La prochaine fois ça sera peut-être avec Arsenik. Nous tous sommes des amis d'enfance, avant d'être des membres du Secteur Ä. En ce qui concerne Joy Denalane, j'ai d'abord découvert sa voix, puis, quand j'ai signé chez RCA j'ai découvert qu'elle y était aussi. Elle sortait un nouvel album, je l'ai écouté. Je suis allé la voir en concert à Amsterdam. J'ai parlé avec elle et nous avons décidé de faire un morceau ensemble. Elle a vraiment un côté soul dans la voix et dans l'âme. Nous avons bien accroché. Je pense que nous referons un titre ensemble. Michael Rose, c'est Black Uhuru. C'est l'un des grands du reggae. C'est un titre qui nous rappelle le film de Sidney Poitier "Devine qui vient dîner". Il parle d'intégration, même au niveau des classes sociales, des religions ou des couleurs.
Parmi les titres de ton album, il y a le morceau "Chambre de gosses", qui parle des enfants soldats, mais aussi des enfants de la rue ou ceux élevés avec Internet. Etait-ce un message que tu voulais faire passer aux parents afin que l'on laisse les enfants vivre leur innocence ?
Je me suis demandé si aujourd'hui nos enfants ne grandissaient pas trop vite avec toutes les infos qu'ils bouffent, ou avec la vie qu'ils ont avec des parents qui sont toujours au boulot et eux qui grandissent tout seuls entre l'école, la cantine et la garderie. J'ai juste voulu demander s'il n'y avait pas quelque chose à revoir dans l'éducation de nos gamins et, en même temps, montrer le pire exemple quand ces gamins grandissent trop vite, qu'ils sont livrés à eux-mêmes et qu'ils deviennent des enfants soldats. Avec cette phrase à la fin "J'ai vu un petit qui me disait : Enfant soldat ça ne veut rien dire, soit tu es enfant, soit tu es soldat". Ca résume bien tout ça. Je pense que dans nos rues on commence à avoir de plus en plus des petits soldats. On l'a vu dans les banlieues lors des dernières émeutes. Ca pousse à réfléchir.
Parmi tes autres projets, tu es en plein tournage de film. Tu veux bien nous en parler ?
Je suis sur un long métrage qui s'appelle "Skate or die", mis en scène par Miguel Courtois qui est un réalisateur très talentueux. C'est un film de course poursuite. C'est l'histoire de jeunes skatteurs qui ont vu ce qu'ils ne devaient pas voir, ils ont des mauvais flics qui leur courent après.
Quand pourrons-nous te retrouver sur scène ?
Il y a une tournée en prévision en début d'année prochaine et quelques dates en prévision jusque là.
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Sandrine Albanesi, le 15/10/2007 pour MusicActu
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