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Patrick Vidal

Résident dans les clubs les plus prisés, organisateur de soirées renommées, Patrick Vidal revient avec sa compilation "Jazzy, Sexy Soul". Rencontre avec l'un des DJ pionniers de la musique électronique.

Olivier Delay le 12/08/2002 pour MusicActu

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Il y a quelques mois, tu as sorti la compilation "Jazzy, Sexy Soul". Comment s'est réalisé ce projet ? Que trouve-t-on sur cette compilation ?
J'ai été associé à ce projet grâce à Thierry Bonnefont avec lequel j'ai réalisé cette compilation. Thierry était aussi organisateur de soirées, c'est quelqu'un que je connais depuis très longtemps, il s'est occupé de la Casbah et du Privilège où j'ai travaillé. On a fait "Jazzy, Sexy Soul" avec l'Opus Café. A ce moment là, Thierry travaillait avec eux. Au fil des années, on a toujours partagé tous les deux ce goût pour la musique black très luxueuse, extrêmement produite où il y avait vraiment des performances vocales. Avec cette compile, il nous semblait important de montrer que la musique Black n'est pas que du R&B formaté avec trois bimbos qui chantent plus ou moins bien sur la même rythmique. On voulait montrer aux gens que des artistes comme Randy Crawford n'étaient pas morts, que toutes les grandes divas blacks étaient là et qu'elles ont un répertoire qui peut séduire des gens ne connaissant que cette vision un peu commerciale de la musique noire. De plus, nous avons aussi essayé d'avoir des morceaux qui n'ont pas été compilés auparavant. Maintenant, on en arrive à ce que chaque compile est une compile de plusieurs autres compiles, c'est un peu pénible.

Quel a été l'accueil réservé à "Jazzy, Sexy Soul" ?
Les gens considèrent un peu ça comme un bon livre ou comme un disque de classique. Ce n'est pas connecté à la mode, ni en compilation d'endroit. C'est plutôt la qualité des morceaux qui fait que les gens l'achètent et le recommandent à d'autres. Ca a plutôt bien marché puisqu'on en a vendu 10 000 exemplaires et elle continue à se vendre très régulièrement. On est très content, on fait le volume 2 pour la rentrée. Chez Warner, ils étaient aussi très contents. Ils ne sortent que des trucs lounge et instrumentaux, qui ne sont pas mal, mais on commence à être un peu lassé. Là, enfin, ils avaient une compilation où il y avait une série de chansons solides, flirtant avec le jazz, réellement composées et bien chantées avec un vrai travail.

Tu as débuté ta carrière au début des années 80 aux Bains Douches. Comment es-tu devenu DJ et comment es-tu rentré dans cette boite mythique des années 80 ?
C'est parti en 1982, au tout début, j'ai démarré dans le rock, j'étais très fan de Patti Smith, Bowie... J'habitais à Lyon, j'avais fait un groupe new wave qui s'appelait Marie Et Les Garçons. A l'époque nous étions produits par John Cale du Velvet Underground. Ensuite, un an après, on a fait un autre album à New York qui était orienté plus disco et plus black. On s'est séparé et là, je suis reparti vivre à New York. J'y ai habité pendant plus d'un an.
On a donc travaillé tous les deux aux Bains en juillet 82, tout de suite, sans essais, direct !
Là-bas, j'ai découvert tous les nouveaux sons qui pointaient. Le disco a fait que j'ai commencé à m'intéresser à la musique de club et petit à petit, je suis devenu DJ. Avant, j'étais auteur, compositeur, guitariste du groupe et après je me suis intéressé à des musiques que je ne pouvais pas faire : la musique noire. Je l'ai transmise d'une autre manière en faisant DJ. A mon retour à Paris, j'ai eu envie de le faire partager. Il s'est trouvé qu'un ami a commencé à travailler aux Bains Douches. On a donc travaillé tous les deux aux Bains en juillet 82, tout de suite, sans essais, direct ! Parallèlement, j'avais aussi un groupe qui s'appelait Octobre, composé d'anciens membres de Marquis de Sade. J'étais à la fois DJ aux Bains Douches et chanteur du groupe Arène.

Les Bains Douches, c'est un bon début pour une première expérience ! Cet endroit a marqué et fait rêver toute une génération de clubbers. Quels souvenirs gardes-tu de cette époque passée dans ce lieu ?
C'était encore une boite mythique ! Maintenant, ce n'est plus qu'un vieux fantôme monstrueux ! Ce qui était tout à fait étonnant, c'était l'extrême difficulté pour y rentrer alors qu'en revanche, à l'intérieur, il y avait une vraie atmosphère avec des gens très cool. Mondino était là-bas, Coluche était co-propriétaire... Il y avait vraiment une ambiance incroyable !
Même si c'était difficile d'y entrer, contrairement à ce que l'on aurait pu penser, il n'y avait pas de truc de fric et de frime
Même si c'était difficile d'y entrer, contrairement a ce que l'on aurait pu penser, il n'y avait pas de truc de fric et de frime. J'y ai travaillé de 82 à 85, c'était plutôt un point de rendez-vous pour tous les gens de cinéma. En plus, à l'époque, la connotation était très black, on passait beaucoup d'électro, de hip hop et de funk. On a d'ailleurs fait venir Afrika Bambatta, Ice T, Futura 2000, tous les groupes de hip hop sont passés aux Bains. C'était plutôt très agréable et rigolo, il n'y avait pas ce truc de VIP à la con, c'était complètement l'inverse. On mangeait des pâtes pour quarante francs au restaurant du haut. Effectivement, il y avait quand même une sélection assez difficile mais les gens venaient tous les jours. C'était une espèce de rendez-vous d'habitués. Il n'y a avait pas du tout de truc jet set.

L'aventure des Bains se termine en 1985. Après ce baptême, dans quels endroits as-tu poursuivi ta carrière de DJ ?
En 86, j'ai fait les premiers afters de Paris qui étaient les Kit Kat du Privilège. On commençait à quatre heures et demi du matin jusqu'à dix heures du matin. Là aussi, c 'était très exclusif, très privé, j'y ai été DJ pendant deux ans. Après, je suis aussi retourné aux Bains encore pendant deux ans. Enfin, en 89, on a ouvert un club qui s'appelait le Power Station. Ca se trouvait rue Montmartre, c'était un vieux club un peu pourri, un vieux dancing, c'était un copain, Serge Duprat qui avait ouvert ça. Il y avait deux salles : une salle Acid Jazz et une salle Techno. Thierry Perdereau et moi étions dans la salle Acid Jazz, plutôt Garage, Black. Dans l'autre salle, au fond, il y avait Laurent Garnier, Guillaume La Tortue, Olivier Le Castor, tous les DJ de l'époque et c'était techno non-stop. Ca a été un endroit magique pendant une petite année.

Patrick VidalTout au long des années 90, on a eu l'occasion de te voir dans plusieurs lieux courus de la nuit parisienne : la Casbah, la Fabrique, le Café Oz, le Pulp, le Rex, La Flèche d'Or... Tu as été DJ résident à l'étranger, entre autres à Londres et à Ibiza...
Oui, ça c'est un peu plus tard. J'ai été à la Casbah au début des années 90. Mais entre temps, on avait organisé aussi pas mal de soirées avec un team de gens. On s'appelait les guerriers de la nuit. On a fait entre autres un happening sur Andy Warhol à l'Opéra Night, on avait fait des choses au Rex... Après la Casbah, je suis encore parti ailleurs, mais je ne me souviens plus où... En fait, je connais tous les clubs de Paris ! En revanche, il y a eu un truc très important, c'est Lilly la Tigresse, c'était vers 94. On faisait une soirée tous les mercredis qui s'appelait "Semi Shade". On mélangeait de la lecture de poésies et de la house. Lilly la Tigresse à l'époque était un bar entièrement construit dans l'esprit Pigalle des années 50 avec des strip-teaseuses sur le bar, mais avec un côté très chic, ce n'était pas du tout un endroit glauque. Les strip-teaseuses descendaient par une barre métallique de pompiers sur le bar. Nous, on avait récupéré ça pour faire des lectures. Il y avait donc plein de créatures qui descendaient et qui lisaient des textes ou des poèmes. Ca allait de la recette de cuisine au truc le plus porno. On a fait des soirées assez intéressantes pendant trois ans. On a continué au Comptoir dans les Halles avec une formule un peu plus soft. Et parallèlement à tout ça, j'étais DJ sur FG, résident de 1993 à 2000.

A un moment de ta carrière de DJ, tu es aussi devenu, comme tu viens de l'évoquer, organisateur de soirées. Comment as-tu débuté dans cette nouvelle activité ?
Quand on est parti des Bains, on a eu une proposition pour s'installer dans un endroit qui s'appelait le François Patrick Saint-Hilaire, rue Vavin. C'était un endroit psychédélique, absolument incroyable, qui n'avait pas été touché depuis les années 70.
On a repris cet endroit, mais seulement pendant dix jours, il y avait des problèmes de mafia dont on n'était pas au courant et on a été viré un peu vite...
C'était la boite de Jean Bouquin où allait Bardot et on en a fait un endroit pop. A l'époque, on était en plein revival psychédélique à Paris et c'était la grande époque de Prince. Il y avait un cabaret et une terrasse, un restaurant et un club en bas. On a repris cet endroit, mais seulement pendant dix jours, il y avait des problèmes de mafia dont on n'était pas au courant et on a été viré un peu vite... Du coup, on a continué à organiser des trucs, mais plus des événements ponctuels. On a fait ça au Rex, à l'Opéra Night, plusieurs choses... En 92, on a fait un énorme événement à l'espace Reuilly. On a fait venir David Moralès, Tony Humphries, Robert Owens. Ce fut l'un des plus gros événements Garage, un des premiers qu'on a organisés avec Act Up.

DJ ou organisateur de soirées, as-tu une préférence ?
J'ai repris le rôle de DJ parce que les soirées étaient des gouffres. On n'avait pas les reins assez solides pour continuer. A Paris, c'est un milieu difficile. Les gens veulent absolument rentrer gratuit, boire le plus possible gratuit et avoir un peu tous les privilèges sans payer un verre. Pour les organisateurs, c'est un peu pénible. En plus, il y aussi un gros problème de limonadier : lorsque l'on est dans un endroit et qu'on a l'autorisation de faire une soirée, on se fait vraiment arnaquer, il faut tout contrôler. Bref, c'était un peu trop d'énergie pour pas grand chose. Maintenant, je choisis les soirées dans lesquelles je joue et voilà.

Comment conçois-tu ton rôle de DJ ?
Comme un pur filtre de plaisir, voilà c'est tout. Je ne suis pas un éducateur, je ne suis pas un professeur, je suis un filtre entre les artistes qui sont des gens qui ont fait les morceaux et moi qui diffuse cette musique là. Je ne me considère pas du tout comme un artiste, je sais où est ma place quand je suis artiste, quand je fais un album, quand j'écris et je sais où est ma place quand je suis DJ. Je n'ai pas tendance à confondre les deux comme beaucoup de mes camarades.
Je suis un filtre entre les artistes qui sont des gens qui ont fait les morceaux et moi qui diffuse cette musique là. Je ne me considère pas du tout comme un artiste
DJ, c'est juste quelqu'un qui donne du plaisir et qui fait partager ses goûts en essayant d'allier la découverte la plus pointue avec un minimum de concessions pour que les gens soient quand même toujours sur la piste. Il ne s'agit pas de passer les disques les plus obscures de l'année en étant content de soi en partant alors que tout le monde s'est emmerdé. Il y a beaucoup de DJ qui font ça et moi, ça m'a toujours un peu chagriné. Si je veux, je peux vider les pistes. J'ai des disques absolument épouvantables, très compliqués, complètement conceptuels. En plus, j'ai un goût assez prononcé pour les musiques tordues, très répétitives. Quand je fais de la musique, je suis plutôt vers l'industriel que vers le châleureux et le dansant. Je pense qu'un DJ doit tout le temps essayer de passer des choses qui correspondent à ses goûts les plus intimes et en même temps satisfaire la piste. Il ne s'agit pas non plus de passer tous les tubes du moment, il y a d'autres DJ qui sont là pour ça, ils étaient là avant nous, avant la vague house des années 90. Ce n'est pas le même métier !

Il y a aussi une évolution dans la fonction de DJ avec l'arrivée d'une nouvelle activité : sound designer. tu travailles pour une entreprise spécialisée dans l'élaboration de musiques sur mesure pour différentes enseignes. En quoi consiste cette activité de sound designer ?
C'est Thierry Perderau avec qui j'avais fait le Power Station qui a démarré cette activité de musique marketing. Thierry avait développé un truc juste pour Célio. A l'époque, le patron de Célio voulait que son magasin ressente un peu les vibrations Acid Jazz, il était fan de cette musique et c'était la tendance. Il avait demandé à Thierry de faire des CD pour le magasin. Par extension, les gens de Mood Média l'ont appris, ils l'ont engagé et il a développé là-bas le 'musique marketing'. Chez Mood, il y a les programmes de musique au mètre habituel qu'on peut entendre à Auchan ou dans des grosses enseignes. Mais là, le music marketing, c'est plus pointu que les programmes standards. Cela consiste à adapter une musique pour une enseigne après un brief avec le directeur marketing ou le responsable d'une marque. Ca rejoint le boulot de DJ dans le fait qu'il faut écouter tous les disques et qu'il faut essayer de s'adapter. Il ne s'agit pas de passer toutes les nouveautés que l'on a achetées dans la semaine et de les diffuser en magasin mais il faut vraiment être en accord avec la marque, l'image et le brief qui a été fait.

Pendant longtemps, on a parlé péjorativement, mais aussi parfois de façon justifiée, de 'musique d'ascenseur' pour qualifier ce genre de prestation. Plus récemment, on a beaucoup entendu parler des compilations réalisées par des DJ célèbres pour des endroits tout aussi connus. Avec cette nouvelle tendance, as-tu la garantie de pouvoir faire quelque chose de qualité ?
On essaye de pousser le plus possible dans la qualité. Il y a d'ailleurs beaucoup d'enseignes qui ne veulent pas de hits, qui ne veulent pas ce que l'on entend à la radio, il y a une volonté d'aller vers le haut.
Il y a une volonté d'aller vers le haut. il y a un vrai changement depuis quatre ans dans les magasins grâce aux compiles Coste et Bouddha Bar
il y a un vrai changement depuis quatre ans dans les magasins grâce aux compiles Coste et Bouddha Bar. Elles ont fait passer le message qu'on peut écouter une autre musique, sans hits, qui passent en fond très agréable en étant de l'électronique. Au départ, on ne pouvait pas mettre ce type de musique dans les programmes. Il fallait vraiment beaucoup de discussions et de persuasion. Cette vague de compiles s'est très bien vendue et ça nous a beaucoup aidé. Tout d'un coup, dans les briefs, on s'entendait dire : on veut du Coste et du Bouddha Bar alors qu'avant on leur proposait ça et ils nous disaient : 'Non, c'est trop compliqué'.

N''y a-t-il pas un effet de mode derrière tout ça ?
Absolument ! Il est évident que ça va lasser un petit peu, que tout le monde ait son DJ que n'importe quel café du coin ou que si ça continue n'importe quelle épicerie rebeu ait sa compile. Au bout d'un moment ça devient très commun.

En dix ans, la fonction d'un DJ a énormément changé ainsi que son statut. Les DJ sont devenus des stars. Que penses-tu de cette évolution ?
En fait, on a un rôle de DJ américain, comme tous les grands là-bas qui étaient DJs résidents d'un club. Ces derniers jouaient pendant huit heures, tous les jours, pour des fans de musique, pas pour des fans de DJ.
La réalité, ce sont des gens qui gagnent 350 francs pour la nuit dans les bars et en ne passant pas ce qu'ils veulent en plus.
Les gens venaient écouter une certaine forme de musique qu'ils n'entendaient pas ailleurs et ces DJ avaient des espèces de fidèles qui venaient tout le temps. Du coup, en Europe, on en a fait quelque chose d'un peu équivalent, mais malheureusement, avec notre couche d'argent, de commercial et de superstars... Moi, je ne suis pas trop d'accord avec ça. Si on m'offre 50 000 Francs pour une prestation je ne dis pas non mais le reportage sur M6, avec tous les DJ qui gagnent 80 000 F à Ibiza, c'est vraiment n'importe quoi, il y en a cinq dans le monde qui font ça. La réalité, ce sont des gens qui gagnent 350 Francs pour la nuit dans les bars et en ne passant pas ce qu'ils veulent en plus.

Quel sont tes projets pour la rentrée ?
Dans l'immédiat, j'ai monté mon label qui s'appelle No Records. Je viens de sortir le premier disque, c'est un groupe de Lyon, un groupe d'électronique un peu jazzy. Ensuite, je dois sortir un deuxième 45 tours avec un artiste new yorkais qui s'appelle James White. Après, on sortira l'album de Sutra en licence, peut-être chez Treize Bis. Parallèlement, je prépare "Jazzy, Sexy Soul 2" et la compile Têtu, le magazine gay. Je suis résident du Têtu Tour, on sort une compile en octobre. Enfin, on va reprendre les résidences de KABP, à la Boule Noire à partir du 21 septembre. C'est Didier Lestrade qui organise cette soirée. C'est une espèce de rêve réalisé où les gens qu'on a voulu viennent, où il n'y a aucun videur, où il n'y a pas d'agressions, où il n'y a pas de problèmes de bars, de vestiaires. on met du talc sur la piste de danse avant que les gens arrivent pour qu'ils dansent mieux. Tout le monde est souriant et tout se passe très bien !

Quel serait ton plus beau rêve musical ?
Le rêve absolu, ce serait de reconstituer une espèce de fête parfaite en mélangeant le studio 44 et le Palace de l'époque, avec un concert de Bowie et du Velvet Underground, avec Patti Smith qui réciterait quelques poésies au fumoir et avec les plus grands DJ blacks américains ! Moi, j'ai toujours été blanc, noir, rock, et disco, et j'ai toujours eu une volonté de mélanger tout ça. J'ai toujours été partagé entre le concert et le club, entre la musique très obscure, très conceptuelle et la musique purement hédoniste. Ca a toujours été mes deux facettes et j'essaye de regrouper tout ça comme je peux.

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